08 juillet 2008

Rencontre avec Vincent Lindon

Par Fadette, mercredi 2 juillet 2008 à 13:11

Quand Vincent Lindon s'assoit à votre table en lançant "si vous n'avez pas de questions à me poser, ça m'arrange" on se dit que c'est mal parti. Et puis l'échange se lance...

Etiez-vous comme un poisson dans l'eau avec ce rôle "cousu-main" ?

Je ne me sens jamais comme un poisson dans l’eau. Mais en fait, si on trouve la tenue vestimentaire du personnage, ça me va. Je pense que l’habit fait le moine au cinéma. Si je me sens bien dans mes affaires... Après, le personnage me ressemble forcément, il ne me reste plus grand-chose, si ce n’est le texte.

Et créer le tandem avec Pascal Elbé n'est pas plus complexe?

Qu’est ce que vous voulez que ça change ? C’est comme ça pour tous les films depuis 100 ans ! On ne joue jamais seul... J’ai beaucoup de mal à répondre en interview parce que je considère que ce qui est fait est fait... Souvent on invente rétroactivement des raisons pour des choses venues sur l’instant. Demandez à quelqu’un pourquoi il est tombé amoureux de telle femme, il vous répondra "parce que ceci, ou cela", alors qu’en fait ce n'est pas comme ça que ça se passe. Sur le moment on aime, c’est tout.

Et le scénario de "Mes amis, mes amours" vous a plu instantanément?

Je me suis dit « tiens, j’ai envie de faire Mathias ». Je suis un peu paysan dans mes reflexions, je ne me suis pas dit « tiens, j’ai très envie de faire une comédie, à Londres ».. A paris ça m’aurait été aussi bien, voire mieux. Les gens me disent « vous préférez des comédies ou des films noirs ? » : je ne préfère rien ! J’aime ce qui m’arrive. Je prends toujours la même métaphore homme-femme… Mais on ne se dit pas, quand une fille qui vous plaît arrive, "je vais attendre la suivante, voire si ya pas une blonde qui vient, je vais garder celle la pour plus tard ! Non, on a des coups de cœur, on ne se demande pas ce qui va arriver après. On sait ce qu’il y a eu "avant", ce qui se passe "dans le moment", et encore, pas toujours.

Pourtant vous êtes connu pour etre un bosseur !

Ca ne change pas le "avant", ni le "après". Je me laisse d’abord porter par les goûts, les couleurs, le hasar, et une fois que j’ai attrapé ma proie je m’y intéresse. J’ai une façon de travailler bizarre, presque inconsciente. Je passe ma vie à observer les gens, alors je remets dans mes rôles les trucs que j’ai vus. Je ne vais pas passer six mois dans un commissariat pour jouer un flic dans un film ! Je suis dans le détail, c’est ça qui m’intéresse.

Vous n'entrez donc pas dans une "démarche de jeu"?

C’est le seul métier, et c’est très triste, où on n’est pas considérés comme des artistes. On ne demande pas à un peintre pourquoi il a peint comme ça ! Acteur, on nous pose toujours la question : pourquoi vous avez joué comme ci, est ce que c’était dur de jouer ça ? Moi j’adorerais répondre « j’en sais rien, et je m’en fous ». Ca vous a plu, tant mieux, ca vous a pas plu, tant pis. Acteur, on nous pose toujours la quetion "Pourquoi vous avez joué comme comme ci ?", "Est-ce que c'était dur de jouer ça ?" Moi, j'adorerais répondre "J'en sais rien, et je m'en fous". Ca vous a plu, tant mieux, ça vous a pas plu, tant pis. J’étais content de venir aujourd’hui, mais si vous me disiez « Vincent, on est un peu fatigués, on n’a pas envie de te poser de quesitons », je vous paye un coup!

Pourtant, certains acteurs disent qu'ils "créent une oeuvre"...

Jamais je n’oserais penser, seul le soir dans mon lit, que je crée une œuvre ! Je peux mourir de rire si on me dit ca ! Et puis quoi, un peu plus tard on met « chef » devant ? Moi mon problème, et je vous le dis avec beaucoup d’amitié, c’est de parler de mes rôles. Il n’y a rien au monde qui m’ennuie plus que ça. Je m’ennuie, je vous ennuie, et je raconte n’importe quoi, alors que je m’en tappe ! Si on me trouve bon acteur, tant mieux, mais ne me demandez pas comment c’est fait, je n’en sais rien et je m’en branle.

Les lecteurs aiment connaître l'envers du décor... Le drame c’est que, parce que vous avez envie de savoir comment ça marche, je sois obligé de faire plus. Il ya une obligation parce que l’acteur qui ne fait pas de promo entend des choses comme "il est aigri, il est pas sympa". C’est le problème de la drogue et des dealers, c’est pas parce que des gens ont envie de dealer qu’on doit tous se droguer. Les journalistes, je suis très content qu’ils aient envie de savoir des choses, mais du coup je suis obligé de le faire.

Ce n'est pas ce que tout le monde dit!

Il y a des acteurs, actrices, qui se plaignent « j’étais à une table, ya un ou une journaliste qui m’a pas posé une seule question, c’est les boules », mais moi c’est mon rêve ! A Cannes, pour La Moustache, je n’ai pas eu une seule question. Et j’étais heureux avec mon verre d’eau. Je me disais « pourvu qu’il n’y en ai pas un qui fasse le malin ! ». Bizarrement si je peux passer inaperçu ça m’arrange, je fais des films et c’est tout.

Vous avez tout pourri. Je peux vous assurer que Cary Grant et Delon ne faisaient pas de tournée province ! On se demandait s’ils mangeaient et allaient aux toilettes comme tout le monde. Etux ils étaient peinards, vous vous réiez et le public allait voir les films. Vous avez tout pété ! Aujourd’hui on filme l’acteur au maquillage qui met son faux nez. L’acteur ça lui casse les couilles, vous, vous en avez marre parce que ce n’est pas ce que vous aimez, et le public se dit « on n’est pas dupes ».

Je pense qu’aujourd’hui je suis un des acteurs qui fait le moins de promo en France. Je me porte de mieux en mieux, mes films n’ont jamais aussi bien marché, et vous n’avez jamais été aussi contents de me voir que quand vous ne me voyez pas beaucoup. Je ne comprends simplement pas à quoi tout ça rime. Mais il faudrait tout changer…

Attention, il n’y a aucune fureur, ni colère dans ce que je dis. Je ne sais pas quoi dire sur Mathias, c’est tout.

Il faudrait inventer une autre forme, une vraie discussion, entièrement retranscrite. Là tout est recoupé, on change vos mots, le rédacteur en chef passe et dit : « non, c’est pas possible, il dit 3 fois couilles dans le truc... ». Et ça devient formaté, on répond tous les mêmes choses : "c’était super, yavait une bonne ambiance, j’ai bien aimé mon personnage parce qu’il est à la fois fort et faible. C’est un peu un rockeur au cœur tendre, les hommes ont un coté féminin, le rapport avec son enfant ça m’a beaucoup touché…" Il faudrait rentrer dans le truc, une vraie discussion, mais vous ne pouvez pas retranscrire tout ça ! Je préfère passer une heure à la radio, écouté par 2000 personnes, il ya la voix, l’émotion, plein de trucs qui passent. Mais même avec les bons journalistes on n’a pas ça. Je sais comment ça se passe, je suis fils de journaliste. Au final il faut couper en 2000 signes, avec une photo, et ma réponse est ridicule alors qu’elle était plus longue. Et elle n’est plus la mienne. Ca me saoule, c’est triste.

Si je lis « Vincent Lindon, acteur révolté et en colère », ça me saoule. Je suis pas révolté et en colère, on parle ! Et encore, ca c’est les bons. Les autres c’est du genre « lindon, toujours nerveux, bouge dans tous les sens, entre un rongement d’ongles et un tic « il nous a dit que » ». Ca fait 25 ans que ça dure.. J’en ai marre !



Commentaires

1. Le mercredi 2 juillet 2008 à 15:27, par P. Emmanuel

Vincent Lindon est un grand acteur; et il n'aime pas parler de son travail, de ce qu'il a tourné. Il fait des films. POINT BARRE. On peut comprendre que notre Fadette nationale, intervieweuse de chic et de choc, prête à TOUT pour décrocher la phrase qui tue, celle qui sera reprise dans tous les quotidiens, soit un peu surprise...

C'est ici pour les places de cinéma à gagner ?

2. Le jeudi 3 juillet 2008 à 00:13, par Fadette

Certes... Mais vous remarquerez, chers lecteurs que l'intervieweuse de choc ne s'est pas démontée, et a une bien jolie interview! Pour les places à gagner, c'est à côté...
3. Le jeudi 3 juillet 2008 à 15:56, par Joao

Je ne connais pas Vincent Lindon, et je dois dire que cette interview à suscité la curiosité chez moi... j'aime ses réponses et ses exemples concernant "l'amour" et les coups de foudres... Un grand bravo pour avoir mené cette interview à bien, et je file de ce pas sur la toile pour en apprendre un peu plus sur ce marginal...

Bonne journée à tous les lecteurs lectrices !

Les commentaires sont fermés.