26 août 2009

"Un prophète", interview de toute l'équipe, ou presque... Et petite critique...

unprophete.jpgCeux d'entre vous qui sont de très fidèles lecteurs savent que j'ai eu la chance de partager la soirée de l'équipe d'Un Prophète, en plein marathon promo vendredi dernier. Une soirée qui n'a fait que renforcer mon idée: beaucoup de talent là-dedans, et zéro grosses têtes. Croyez-moi, ça change, et ça fait du bien! En attendant la vidéo, que mon webmaster préféré est en train de monter, voici déjà l'interview que j'avais faite à Lyon (eh oui, pas le temps à Lille), et une petite critique de ce film magnifique, à voir, de toute façon!


 

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L'interview faite à Lyon, le 18 août dernier...

En présence: Jacques Audiard, réalisateur, Tahar Rahim, alias Malik, Niels Arestrup; César Luciani, Hichem Yacoubi, Reda Kateb et Adel Bencherif (je ne vous en dit pas plus sur eux, ce serait du spoiler!)

 

Tout d’abord, pourquoi cette envie d’aller vers un cinéma de genre ?

Jacques Audiard : Parce que c’est modeste, parce que c’est démocratique et parce que ça permet de poser très vite un récit. Tout le monde s’y retrouve rapidement dans cette notion de bien et de mal. Je ne me suis pas dit à un moment qu’il fallait que je fasse un film de prison, mais j’avais aussi envie d’un “petit” film de genre, petit par modestie narrative, pour venir avec des acteurs qui n’ont pas une place d’icône et fabriquer ces mêmes icônes, grâce au genre. Si on fait un drame naturaliste qui se passe en cité, ça a déjà été fait et donc, ce n’est pas très intéressant.

Niels Arestrup est le seul acteur vraiment “connu” du film…

JA : Oui, si je travaille avec Niels, c’est parce que j’aime beaucoup l’acteur qu’il est et cette façon qu’il peut avoir d’être imprévisible. Après, il ne devait pas y avoir d’acteurs connus sauf sur ce personnage de César parce qu’on est dans du genre et je pense qu’il fallait qu’on puisse l’identifier. Le fait qu’il soit reconnu confère au personnage encore plus de pouvoir.

Niels Arestrup :  En plus, il y a une certaine complicité entre nous parce que j’avais déjà eu la chance d’être dans son film précédent. C’est un monsieur que j’admire beaucoup donc j’étais heureux qu’il me donne ce nouveau rôle, celui de César. Quand j’étais plus jeune, il y avait toute une mythologie des gangsters et les Corses en faisaient partie, comme les Siciliens. J’ai donc travaillé ici avec le maximum de respect cette langue que je ne connaissais pas pour être le plus près possible de sa musicalité et de sa rythmique.

D’ailleurs, comment réagissez-vous à la polémique autour du film quand à l’ ”image” donnée des Corses ?

JA : Franchement, je trouve ça très curieux car on ne dit rien à Coppola lorsqu’il fait “Le Parrain” avec des Corleone. On est vraiment dans un pays bizarre et à chaque fois qu’on tente quelque chose, il y a un procès moral parce qu’il y a la corporation ou le syndicat de je ne sais quoi et ça, c’est soûlant. Dès le départ, quand on sait que le capo de Corses est joué par quelqu’un qui s’appelle… Niels Arestrup, on sait que c’est de la composition. Pour moi, c’est avant tout une fiction. Quand on me dit que ça ne se passe pas comme ça dans la vie, évidemment, mais c’est aussi pour ça que c’est du cinéma et qu’on paye un peu pour en voir. Le cinéma doit être une complément de vie, tout comme les arts plastiques ou la littérature et si j’ai une ambition, c’est bien celle de faire de la fiction. Donc, c’est assez bizarre car on est toujours entre ce procès moral et le “C’est aussi bien que les américains”.

D’autant plus qu’ “Un Prophète” prend le soin d’être complètement français…

JA : Merci. C’est à devenir fou d’entendre cette question de niveau américain. Ces dernières années, ce qui m’a fait vibrer au cinéma, ce sont des films comme Memories of Murder, The Host ou la trilogie des Pusher qui sont des films coréens et danois. Le cinéma est fait de tout ça et relève presque de l’espéranto. Seulement, à un moment, on devient aveugle et on fabrique soi-même une pensée unique. Pour la fabrication des personnages, quand on parlait avec la costumière Virginie Montel, ma référence était le cinéma italien. Evidemment, c’est se reporter au passé mais j’ai été très marqué par ça, par ces figures d’acteurs où le “protagoniste à moustache” était Vittorio Gassman.

Justement, en parlant de personnages, comment avez-vous composé les votres ?

Reda Kateb : En jouant de la musique et effectivement, en essayant des costumes. Je me souviens avoir commencé avec un chapeau de cowboy et une chemise à la Goldman mais on s’est tout de suite aperçu que c’était ridicule. C’est donc venu petit à petit. Ensuite, je proposais des morceaux de musique à Jacques parce qu’on était parti sur le fait que ce gitan était un peu un Johnny Cash de province, afin de créer une mythologie autour du blues pour lui. C’était très intéressant car ça permettait d’aborder le rôle sur la sensation et le rythme avant tout.

Adel Bencherif : Moi, j’ai planté un mec et j’ai pris six mois (rires). Non, plus sérieusement, je ne me suis pas tellement préparé parce que j’avais l’impression de connaître le personnage de Ryad. J’ai plein d’amis comme ça, des mecs qui étaient bons à l’école et qui sont tombés en prison pour une connerie, alors qu’il y a encore des pédophiles dehors. Et si César est chez lui dans cette prison, on voit bien que Ryad n’a pas les épaules pour y être.

Et pour vous, Tahar, il y avait une certaine appréhension à porter ce personnage principal pour votre premier grand rôle au cinéma ?

Tahar Rahim : En fait, je n’ai pas eu le temps d’avoir peur. Quand on a la chance de pouvoir passer des essais pour un film comme ça, on se concentre juste là dessus. Ensuite, sur le tournage, ce qui était important pour moi, c’était d’atteindre l’objectif de chaque scène. J’avais donc d’autres peurs et d’autres angoisses, qui sont devenues des moteurs, comme celle d’entrer dans une référence ou celle, au début, d’être simplement regardé.

A Cannes, tout le monde ne parlait que de votre prestation…

TR : Cannes, c’était super et riche en émotions car c’était un moyen de continuer l’aventure. J’étais dans ma bulle. Mais les choses importantes à ressentir, c’était pendant le tournage. Après, Cannes, même si c’est bien, ça n’a pas la même fonction pour ce qui se passe à l’intérieur. Je ne réalise pas vraiment encore mais tout ça me fait plaisir. Il y a des superlatifs que je trouve vraiment exagérés sur moi, mais bon… c’est cool (rires). Depuis que j’ai 14-15 ans, je rêve de ce métier, même si avant, j’en rêvais pour les mauvaises raisons, le star-system et tout ça. Après, à force d’aller au ciné et d’écumer les salles, j’ai commencé à me rêver à la place des comédiens et je me suis dit qu’il fallait que je rende ce rêve réel. J’ai fait une Licence de cinéma parce que j’avais besoin de connaître certaines choses en surface et qu’on en apprend pas plus à l’école (rires). Ensuite, on monte à Paris et on tente sa chance. J’ai eu beaucoup de chance d’avoir décroché un rôle dans “La Commune” qui m’a permis de voir comment ça se passait réellement. J’ai appris beaucoup en m’exerçant. Enfin, j’ai eu la chance d’être là, physiquement, à Paris au moment où le film de Jacques allait se faire. Je crois au Destin, au fait que quelque chose se passe, peut-être la chance et ensuite, il y a le travail.

Jacques, est-ce pour vous la même exigence lorsque vous dirigez un comédien débutant comme Tahar Rahim que lorsque vous êtes avec un comédien plus confirmé comme Vincent Cassel ?

JA : Je ne vais pas faire mon précieux mais j’ai du mal avec le terme “exigence” parce que je ne sais pas ce que ça veut dire. Si c’est en rapport avec l’ ”attitude”, non, je ne fais pas la différence. La question de diriger les acteurs est toujours difficile parce que ça peut être le fait de parler d’une façon à Niels et à Reda d’une autre. Mais ça, on le fait aussi dans la vie quand on a des interlocteurs, donc je ne sais pas si ma définition est pertinente.

J’ai entendu du dire que vous aviez eu l’idée d’”Un Prophète” en allant présenter un de vos films dans une prison…

JA : J’ai vu que ça avait été repris mais je n’ai pas vraiment dit ça. C’est terrible, il faut tellement faire gaffe quand on parle (rires). Effectivement, la Mairie de Paris m’avait demandé de passer De Battre, mon coeur s’est arrêté au Vidéo-club de la prison de la Santé et quand j’y suis allé, ça a été un choc. Déjà, la Santé, c’est un peu le XVème siècle, on est chez Louis XI. C’est d’ailleurs pour ça qu’il la refont. Elle n’est même pas représentative, mais juste surpeuplée et moche. Sinon, plusieurs choses ont participé à cette envie et pour être honnête, je ne sais même plus dans quel ordre. On ne cherche pas un sujet comme “un garçon rencontre une fille” car ce n’est pas comme ça que ça marche. Je suis avec différents collaborateurs, que ce soit un producteur ou un co-scénariste, et on parle de façon quasi-ininterrompue sur le cinéma, de l’opportunité de pouvoir en faire aujourd’hui à un choix de type de comédiens. Là-dessus, une idée vient tout illuminer d’un peu plus de certitudes. Après De battre…, je me suis demandé si j’allais continuer avec ce type d’acteurs. J’ai eu la chance de travailler avec les acteurs que je voulais, que ce soit Emmanuelle Devos, Vinncent Cassel ou Mathieu Kassovitz. Je n’avais fait que quatre films mais avec une certaine fatigue, je me suis demandé ce que j’allais faire parce que d’un coup, il y avait une consanguinité qui ne m’intéressait plus. Le cinéma a une fonction très simple, celle de témoignage du réel, celle de descendre dans la rue. Le cinéma a été inventé pour ça et c’est aussi pour ça que pas loin d’ici, quand les Frères Lumières ont tourné pour la première fois, ils ont filmé la sortie de leur usine et d’une certaine façon, eux-mêmes. Le cinéma est réaliste et je me demandais si ce que j’allais faire n’allait pas se mettre à ne plus ressembler à ce que je voyais. Dès lors, la question de l’usage que j’allais faire du cinéma revenait.

Pourquoi avoir reconstruit une prison et ne pas avoir tourné dans une qui existait déjà ?

JA : La question de décor naturel ne se posait pas parce qu’on aurait pas pu se mettre dans une prison française en activité et que celles qui sont mises à disposition sont le modèle 1890, ce qui est bien si vous voulez tourner “Les Visiteurs 4″. On aurait éventuellement pu tourner à l’étranger, comme en Belgique. Après, c’est une position formelle et esthétique que d’avoir une prison à soi et de fabriquer un objet qui n’est pas imposé. Souvent, les décors sont construits de façons à ce que les “feuilles”, les cloisons, soient mobiles pour qu’on puisse faire des dégagements. Moi, je voulais que celle-ci soit à l’échelle 1 et en dur afin qu’on ne puisse justement pas la bouger. Cet objet est l’aboutissement de ce qu’on espérait à l’écran. Le décor a été construit en banlieue, dans une friche industrielle. Michel Barthélémy a entre autres fait une cour composite, deux-trois couloirs et une vingtaine de cellules différentes.

En tout cas, j’imagine que cela crée des liens entre les comédiens quand on partage ce décor pendant tout un tournage…

TR : Oui, bien sûr. J’ai adoré travailler avec tout le monde parce que c’était différent avec chacun. J’ai eu la chance d’avoir des scènes avec tous.

RK : En plus, cette équipe, ce n’est pas seulement des acteurs mis les uns avec les autres mais c’est une énergie qui circule. Le fait qu’on ne soit pas connu et donc moins dans un ego et dans une représentation, je pense que ça a aussi joué.

JA : Il y avait aussi cette incroyable figuration. La première semaine du tournage, je n’étais pas content et j’avais l’impression que quelque chose résistait. Mais je me suis rendu compte d’une chose : quand on tourne une scène, il y a une mise en scène d’abord avec les comédiens et ensuite, on règle la figuration. Ici, c’était l’inverse et il fallait d’abord mettre en place l’arrière-plan jusqu’à ce que ça bouge et que ça vive avant d’attaquer une scène. Quand la figuration n’était pas bonne, la scène était plombée.

RK : Les trois quarts des figurants connaissaient cette réalité parce qu’ils avaient déjà fait de la prison…

JA : Ils savaient toujours quoi faire quand ils se croisaient ou quand ils étaient dans la cour. Ils savaient comment bouger. Quand j’avais envie de rajouter quelque chose en fond, parfois l’un d’entre eux me disait : “Bon, tu veux qu’on se châtaigne comment ?” et ça partait (rires). C’était épatant, ils avaient vraiment du génie. Quand j’ai compris cette chose, contre la règle, j’ai déjà pu me reposer un peu plus.

Finalement, vous pensez que c’est votre film le plus politique ?

JA : Où est aujourd’hui la sociologie dans l’Art, au sens le plus large ? Elle est dans le film noir, dans le roman noir, mais pas dans un drame intimiste consanguin et bourgeois dans une salle de bains. J’étendrais même le débat : aujourd’hui, le fait de faire du cinéma est déjà un choix politique, car ça exclut d’autres choix comme celui de faire de la télévision, par exemple. Dans une logique audiovisuelle, je vois mal un film comme Un Prophète en prime-time. S’il fait un ou deux millions d’entrées, les télés se poseront la question du prime. Je ne dis pas qu’il n’y passera pas mais c’est une chose plus générale sur l’économie du cinéma. Les diffuseurs ont une place dans cette économie et donc dans sa fabrication, ce qui peut être une forme de censure. Un Prophète a eu la chance de se faire, grâce à l’effet "Gillette G2" et sa première lame qui retire le poil. Mon précédent film, De Battre…, a eu l’heur de plaire aux spectateurs et c’est ce qui vous donne un petit crédit. Comme j’ai vu que la fenêtre de tir était ouverte, j’en ai profité pour entrer et faire un film plus coûteux avec des acteurs qu’on ne connaît pas.

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La petite critique:

Un « lumineux » film noir qui redonne de l'espoir...

Que de contradictions pour un seul film. C'est que s'il est souvent impossible de résumer un film en un seul mot, celui de Jacques Audiard à lui seul mérite la règle. Il est noir, lumineux, inspiré, et rassure sur le cinéma hexagonal...

Malik El Djebena est une petite frappe. Un voyou sans envergure, qui se retrouve en prison pour 6 ans. Sans argent, sans protection, sans éducation. Mais il est malin. Débrouillard, et doté d'une formidable faculté d'adaptation. Dans une centrale divisée entre les Arabes et les Corses c'est ces derniers qu'il va choisir, malgré ses origines. Et il va directement se mettre sous la protection de César Luciani, le Capo. En prison, il apprend la lecture, le pouvoir et son exercice. Finalement, Malik n'a rien à envier au personnage de Machiavel : un prince guerrier qui manipulait les rouages du pouvoir.

C'est donc une success-story que nous conte Jacques Audiard. Une ascension implacable, la mise en marche d'un intellect brillant. Un personnage complexe, habité par Tahar Rahim, que l'on découvre ici sur la corde raide, lumineux et sombre à la fois. Il donne le ton de ce film dur, violent, dans ce qu'il dit plus, que dans ce qu'il montre. Un film beau, aussi, à l'image travaillée, millimétrée, qui ne s'arrête pas à un pseudo réalisme sociologique, où au militantisme... Un Prophète parle surtout de notre société, des rapports entre être humains et notamment des rapports père-fils... 

F.D.

Commentaires

D'accord, le film d'Audiard est formidable, le son, les images, l'écriture, les acteurs ; j'en suis sorti abasourdis é-tonné, plein d'admiration.
Mais je ne partage pas votre dangereuse conclusion ...un personnage lumineux, bla bla bla...
En fait un criminel endurci, assassin par deux fois est relaché dans la nature avec la ferme intention de faire du mal, car il ne sait pas faire la différence entre le bien et le mal.
On ne peut que souhaiter qu'il se fasse prendre très vite et finisse ses jours en prison comme Cesare.
C'est terrifiant et c'est la force de ce grand film de nous faire peur et réfléchir!

Écrit par : jean Wadier | 04 septembre 2009

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