28 janvier 2010

Rencontre avec François Ozon pour "Le Refuge"

lerefuge1.jpgC'est l'un des réalisateurs chouchous du cinéma français... François Ozon, émérité créateur de 8 femmes, Sous le sable et autres Ricky, revient au cinéma avec une histoire de Refuge, de maternité... Rencontre...


Le thème de la maternité revient souvent dans vos films : Le Temps Qui Reste, Ricky, aujourd'hui Le Refuge 

Dernièrement oui ! (rires) Dans Ricky il s’agissait de la question de l’arrivée d’un enfant au sein d’une famille et l’aspect monstrueux que ça pouvait avoir parce que dans une famille chacun doit trouver sa place. Là ça parle aussi de famille mais différemment et ce n’est pas tant l’enfant qui m’importe que la grossesse. Que représente cette grossesse pour cette femme ? Pourquoi décide t-elle de garder cet enfant ? Ce qui m’intéressait était de parler de l’instinct de maternité et de montrer que toutes les femmes ne l‘ont pas forcément. Notamment ce personnage de Mousse qui en fait garde cet enfant non pas pour l’enfant mais pour avoir la vie en elle et faire le deuil de l’homme qu’elle aimait. Et peut-être aussi par esprit de rébellion face à sa belle-mère qui lui intime d’avorter.  

Dès le début du film le personnage masculin disparaît ce qui vous amène une nouvelle fois à vous concentrer sur un personnage féminin ici interprété par Isabelle Carré…

Le film est un peu bâti sur la même structure que Sous Le Sable avec Bruno Crémer et Charlotte Rampling : Bruno Crémer disparaissait dès le début du film et cette femme vivait avec son fantôme. Là, Isabelle Carré vit avec ce ventre et d’une certaine manière le fantôme de Louis est là grâce à cet enfant qu’il y a en elle. Je m’intéresse plus aux personnages féminins parce que c’est plus une manière de parler de l’intériorité, de la sensibilité, des émotions… Je pense que c’est un film très sensoriel, très émotionnel  ; il n’est pas dans l’action, il n’y a pas de rebondissements énormes. C’est plus quelque chose de l’ordre de la sensation et de la sensibilité.  

Le deuil que doit effectuer Mousse est plutôt une épreuve psychologique. Or, vous évacuez dès le départ toute psychologie chez vos personnages

La psychologie ne m’intéresse pas, je ne suis pas un psychologue. Je ne suis pas là pour expliquer les choses mais pour montrer des comportements et montrer l’étrangeté du comportement humain, montrer que certaines personnes ont un comportements très étrange. Mais j’essaie de faire comprendre la logique du personnage. C’est vrai qu’au départ c’est peut-être un personnage très antipathique - elle est droguée, désagréable… - mais je pense qu’à la fin du film on a compris qui était cette femme et on a été ému par elle. Il s’est passé quelque chose avec elle. 

Dans sa retraite elle est rejointe par le frère de son compagnon disparu qui apparaît comme une nouvelle version de son ancien amant. Pourtant elle ne l’accepte pas tout de suite… 

Elle ne l’accepte pas dès le départ mais à la fin elle l’accepte. En fait ce sont deux personnages qui ne devraient pas se rencontrer, ils n’ont rien à voir ensemble. Et tout d’un coup ces deux personnages vont se faire du bien l’un à l’autre et chacun, autour de cette nuit d’amour, ils vont se donner quelque chose et s’aider. Grâce à lui elle va trouver sa liberté, s’épanouir, s’ouvrir au monde ; et grâce à elle il va peut-être trouver un sens à son histoire parce que c’est aussi un garçon qui est un peu perdu.  Il a un problème d’identité, il a été adopté, il ne sait pas trop où il en est, il ne sait pas trop pourquoi il est là, il a une espèce de fragilité. Et peut-être que grâce à la présence de Mousse il va trouver un sens à sa vie et à son histoire personnelle. 

On sait peu de choses des personnages, leurs parcours, leurs profession… Tout juste sait-on que Paul est issu de la grande bourgeoisie…

Il y avait beaucoup plus de choses dans le scénario mais je me suis dit que ce n’était pas très intéressant. J’aimais bien le côté un peu mystérieux du personnage de Mousse. Sur le personnage de Paul on sait plus de choses parce qu’on voit sa famille, on voit le milieu d’où il vient. J’aime bien laisser des mystères dans les films et ne pas tout expliquer, que le spectateur se pose des questions et que ça travaille dans sa tête. Je trouve que souvent il y a trop d’explications, trop de psychologie dans les films français. J’aime bien que ce soit pur et un peu plus abstrait, que ça permette au spectateur de faire son propre film et de projeter des choses sur mes personnages.  

Le spectateur est  amené - peut-être malgré lui -  à avoir une position morale vis-à-vis de Mousse...

Moi je ne la juge pas. Pour faire ce film j’ai rencontré beaucoup de médecins, j’ai fait une enquête pour savoir comment ça se passait quand une femme héroïnomane tombait enceinte. On m’ a expliqué qu’il y en avait beaucoup qui avortaient mais qui en avait quand même beaucoup qui gardaient leur enfant et que souvent elle passaient sous méthadone et que le danger quand on est extrêmement toxico c’est d’arrêter - aussi bien la drogue que la méthadone. Si elles arrêtent elle perdent l’enfant parce que leur corps est en état de manque. Souvent elles accouchent sous X. Ce qui m’intéressait c’était de montrer que cette jeune femme était lucide, que tout d’un coup elle prend conscience qu’elle n’est pas capable d’être mère. Pour l’instant. Elle dit qu’un jour peut-être elle pourra le faire mais pour l’instant elle n’en est pas capable. C’est vrai qu’on est dans une société qui idéalise beaucoup la maternité et que ça peut être choquant mais en même temps quand on voit tous les faits-divers comme Véronique Courjault avec ses bébés congelés, il y a beaucoup de déni de grossesse et de femmes qui n’ont pas forcément l’instinct maternel. Ca m’intéressait de parler de ce sujet. 

Comment vous viennent les sujets ? Pourquoi ce sujet-là ? 

Là, il est venu du hasard, le fait d’avoir une actrice sous la main qui était enceinte ! (rires) On n’avait jamais vu ça au cinéma, une actrice enceinte de sept mois qui joue vraiment son rôle. C’est venu de ça et peut-être parce que dans Ricky on ne voyait pas la maternité, on ne voyait pas la grossesse, c’était un sujet que je ne traitais pas. Ca m’intéressait de manière presque complémentaire d’en parler. Et puis peut-être parce que je suis un homme et que je ne serai jamais enceinte donc c’est un sujet qui m’intéresse. Je m’intéresse à ce qui ne m’arrive pas, à ce qui m’est étranger.  

Comment s’est passée la collaboration avec Isabelle Carré ? 

Isabelle est une actrice très mature, qui ne confond pas les rôles et sa vie, elle met une distance. Ce n’est pas une actrice névrosée qui est dans le flou, elle a vraiment la tête sur les épaules, elle faisait vraiment la part des choses. Elle est dans la vie tout l’opposé de Mousse. Pour accepter le film, elle m’a demandé deux choses : premièrement que je tourne dans le Pays Basque, là où elle passait ses vacances ; et la seconde chose c’est que l’enfant qui naît à la fin ne soit pas un garçon parce qu’elle-même allait avoir un garçon et elle ne voulait pas que plus tard son fils puisse penser que c’était son histoire qui était racontée. Ca m’arrangeait puisque j’avais prévu que ce soit une petite fille.  

Vous lui avez choisi comme partenaire Louis Renan-Choisy dont c’est le premier rôle au cinéma et qui n’ était pas comédien jusqu’ alors. Comment arrivez-vous à voir que quelqu’un  peut-être comédien alors qu’il ne l’est pas ?

Il ressemble au personnage. Quand on prend des non-professionnels il faut que les personnages correspondent à la personnalité de la personne qu’ on choisit. Comme je cherchais quelque un de fragile, d’un peu mal dans sa peau, quand j’ai rencontré Louis je me suis dit  "C’est exactement mon personnage !" Il n’est pas sûr de lui, il n’a pas confiance en lui et il ne se sent pas beau. Je pense qu’il est embarrassé de sa beauté alors qu’on voit à l’écran qu’il  est quand même pas mal ! Mais il n’est pas à l’aise avec ça. Je me disais que ça allait être intéressant pour mon personnage qui a une perte d’identité. Donc j’ai fait des essais avec Isabelle, je l’ai fait travailler en amont, je l’ai dirigé… J’ai travaillé. Après, c’est une question de désir vous voyez très vite si la caméra l’aime ou pas, s’il se passe quelque chose à l’image.  
 

Encore une fois vous jouez avec l’image populaire de vos comédiens. Isabelle Carré est loin de la jeune fille innocente qu’elle interprète souvent…

Isabelle est une actrice virtuose mais qu’on utilise toujours dans des rôles très lisses, de gentilles jeunes filles souriantes… Moi j’avais envie de la montrer sous une tout autre image, montrer une certaine noirceur, montrer qu’elle pouvait être antipathique, désagréable… Et surtout la chose très différente par rapport aux autres films c’est qu’elle était vraiment enceinte ! Enceinte de sept mois. Isabelle a l’image d’une jeune fille et là j’ai l’occasion de montrer la femme. Elle est à un moment de sa vie où elle se transforme grâce à cette grossesse et je pense que la caméra l’a capté. Isabelle Carré est très féminine et beaucoup plus  ‘femme’ que d’habitude.  

 

lerefuge2.jpg

Propos recueillis à Lille.

Les commentaires sont fermés.