22 décembre 2011

David Cronenberg explique sa "Dangerous Method"

Le réalisateur des Promesses de l'Ombre, Crash et autres eXistenZ était à Paris pour parler de son dernier film, A dangerous method. Rencontre et critique...

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RENCONTRE: David Cronenberg cinéaste "normal"

Pourquoi avoir choisi ce sujet étonnant ?

Parfois c’est le sujet qui vous choisit... J’avais vu la pièce de Christopher Hampton «­The talking cure­» avec Ralph Fiennes en jeune Carl Young. Je connais Ralph depuis Spider, et Christopher depuis des années... En réalité je ne cherchais pas de sujet de film, mais juste à lire la pièce, par curiosité. Et puis j’ai lu la pièce, et pensé que ce serait un joli film. En fait je pense que j’ai toujours voulu faire quelque chose autour de Freud, de la psychanalyse et là j’avais un sujet parfait.

Et pourtant… Il semble dans la droite ligne de vos films précédents…

On pourrait s’engager dans une discussion sur les connexions entre mes films, ça pourrait être divertissant, mais très long. Et puis vous pourriez penser du coup que c’est en y pensant que je fais mes films, ce qui n’est pas le cas. Quand je fais un film j’oublie absolument tous les autres, c’est à chaque fois comme si c’était mon premier. Je vois bien qu’il y a des connexions, même si moi je n’ai aucune raison d’y réfléchir. Oui, ce film ressemble à Crash d’une certaine façon, je le reconnais. Mais ce n’est pas pour autant que c’est plus simple de faire ce film, ou même le suivant.

13.jpg Il se dit que Julia Roberts voulait jouer dans le film ?

En fait c’est une histoire simple. Julia Roberts, il y a 17 ans, a acheté les droits d’un livre appelé «­a dangerous method­». Un travail universitaire sur les débuts de la psychanalyse. Elle voulait en faire un film sur-mesure, et Hampton lui a fait un script, appelé Sabina. Le film ne s’est jamais fait, et Hampton a approché la Fox, pour savoir s’il pouvait en faire une pièce... qui a eu le succès qu’on connaît. Déjà le personnage de Jung prenait plus de place. Pour écrire notre scénario, on s’est basé sur le livre, la pièce et le scénario qu’il avait écrit à l’époque, on a tout utilisé. Mais je pense qu'on est plus proches de la pièce, par le côté trio.

Ce trio, justement, pourquoi vous intéresse t-il ?

Parce que j’adore l’aventure entre Jung et Sabina, et que Sabina est très peu connue. Mais il me fallait Freud aussi, sinon peut-être que je n’aurais pas été aussi intéressé par le projet.

Sabina est moins connue, alors que son rôle est tout aussi important dans la fondation de leurs théories… Pourquoi ?

Avec Christopher Hampton on s’est dit que c’est peut être parce qu’elle était moins ambitieuse que Jung et Freud, pas sur le travail, mais elle ne cherchait pas à être dans la lumière, elle ne voulait pas être un génie. Et qu’on ne s’y trompe pas, à l’époque, être un génie c’était une profession à part entière. Sans compter le fait que c’était une femme et que le femmes alors, n’avaient pas le droit d’être sexuelles, ni intellectuelles. De ce point de vue, le mouvement psychanalytique était très libéral avec les femmes, on les encourageait à devenir analystes.

Etes vous un adepte de la psychanalyse ?

Vous voulez savoir si je suis suivi ? Demandez le plus directement ! Beaucoup de mes acteurs me prennent pour leur Dr Freud, ma femme, elle, pense que c’est elle mon Freud. En réalité je n’ai jamais fait de psychanalyse, mais c’est simplement parce que je n’en ai pas besoin «­je suis tout à fait normal­» (en français dans le texte).

Le film donne la parole à des personnages qu’on a peu vu « vivre » au cinéma…12.jpg

Le film est pourtant historiquement fidèle. Ce projet est un projet de résurrection, je voulais les ramener à la vie, les faire revivre tels qu'ils ont pu être. La plupart des dialogues du film viennent des lettres échangées entre les personnages. Et puis c’était des personnes très obsessionnelles qui enregistraient tout, de leurs rêves à leurs conversations, leurs disputes. On a de la documentation très pointue et précise sur ce qu’ils se disaient réellement. Aujourd’hui Sophie Gross, la fille d’Otto de 95 ans, qui vit à Berlin, veut voir le film... je suis terrifié.

Martin Scorsese disait il y a peu qu’un réalisateur finalement, traite toujours le même thème, le même film, qu’en pensez-vous ?

Je ne sais pas si je suis d’accord avec Marty, ça réduit un peu trop le champs des possibles de ce qui se passe quand on fait un film. Et puis quand on film, on filme des corps, est-ce que ce n’est pas ça, finalement, notre thème à tous­? Mais si je deviens critique de mon propre travail, alors je dirais que oui, Freud entre dans le thème, puisqu’il a affirmé la primauté du corps humain sur l’esprit. Moi je suis athée­: je ne crois pas en la séparation du corps et de l’âme.

Le film est très lumineux…

On a eu un super temps. Je ne rigole pas, ça joue­! Il y a un élément documentaire dans tous les films. On avait écrit des scènes pour la pluie, qui ont du être changées, selon les décors. Ca fait partie de la façon dont je fais mes films, qui est très sculpturale. Je ne pense pas au style des films avant de les faire, le style émerge du film lui-même. Il devient évident une fois qu’on a posé les costumes, les jardins de Vienne... Tout est très structuré, géométrique, avec des limites qu’il n’est pas question de franchir. Cela dit quelque chose du temps dans lequel Freud travaille, une ère prospère, très civilisée, mais aussi très réprimée. Tout est ensoleillé parce que l’Europe est très raffinée à l’époque. Et dans ce contexte la théorie de Freud est forcément très dangereuse, elle est trop en rupture avec la société, beaucoup trop subversive. Le film est de la même façon très contrôlé et lumineux... Le bureau de Freud à l’inverse est sombre, rempli, plein de figures qui rôdent dans l'ombre

Ces attentions aux détails sont importantes ?

C’est aussi très important pour les acteurs, comme de choisir les gants, les chaussures. C’est une époque très formelle, et les costumes les posaient dans la rigidité de l’époque. Les dialogues étaient aussi très importants, révélateurs du côté obsessionnel des personnages. Sabina, elle, est complètement sauvage, comme Otto Gross, ils cassent la formalité de l’époque.

14.jpgLe film reprend un leitmotiv visuel avec scènes ou deux personnages se parlent de dos, dans deux plans différents, mais nets…

La première scène qu’on a tournée, c’est la première scène entre Keira et Michael, leur rencontre autour de la mise en place de la psychanalyse. Et c’est là que j’ai trouvé la façon dont je voulais les filmer, à deux dans le plan, l’un derrière l’autre. Parce que si Jung ne savait pas grand chose de la théorie de Freud, il savait qu’il recommandait de ne pas être face au patient, sans parler encore du fameux canapé. Dans le film Jung se plaint du fait que Freud n’ait pas écrit sa méthode... Il a du improviser et c’est Jung qui a inventé de poser sa chaise derrière lui. Dans mes plans je ne voulais pas séparer Jung de Sabina, je voulais qu’on voie les réactions qu’il avait à ses paroles. Alors j’ai décidé qu’on les filmerait tous les deux dans un même plan, avec des objectifs de caméra qui permettent de faire le point à plusieurs endroits. C’est devenu un thème visuel du film, mais il est apparu sur le plateau, le premier jour.

Il faut avouer que le film est plutôt verbeux…

Christopher m’a proposé de couper des dialogues du scénario, parce qu’il y en avait beaucoup. J’ai dit non, je les voulais tous, après tout on parle de la «­cure par la parole­!­» Et quand ces personnages parlent, on sent bien toute leur culture, leur civilisation, c’est une des choses qui m’intéressait sur le projet.

D’où vient votre titre ?

Le titre du film est celui de l’essai universitaire à l’origine de tout : «­a dangerous method­», qui est en 4.jpgfait une citation d’un psychanalyste américain, William James, qui a découvert la méthode de Freud quand il est allé la présenter aux Etats-Unis. Il parlait plus précisément de l’analyse des rêves, qui était considérée comme très dangereuse, et révolutionnaire. Mais c’est vrai qu’elle est dangereuse, de par le lien qu’elle tisse entre le patient et l’analyste, de par le pouvoir qu’elle donne à l’analyste sur le patient. Elle implique que vous confiez à un inconnu vos secrets, même et surtout, les plus intimes. Et on savait déjà que le transfert arriverait­! C’est un étrange mélange entre un rapport très personnel et un rapport très clinique.

Dans le film, alors qu’il y part, Freud dit à Jung qu’ils vont apporter la peste aux USA…

Freud était très déterminé sur les Etats-Unis. Il les considérait, comme les Européens les voyaient tous à l’époque, comme une nation innocente, juvénile. A tort bien sur. Il pensait qu’il allait leur importer l’intellectualisation d’une vielle Europe, alors que le pays n’y était pas prêt.

 CRITIQUE: A Dangerous Method, Hypnotique

15.jpg« A dangerous method », hypnotique

 

Zurich, début du XXe siècle. Carl Jung est un jeune psychiatre qui rêve de guérir... Et va tenter d'appliquer au sein de l'asile où il travaille la « Cure » de Sigmund Freud, encore mystérieuse. En 1904 il reçoit d'ailleurs le parfait sujet pour cela, Sabina Spielrein, jeune Russe de 18 ans, cultivée, et qui parle parfaitement allemand. Une « hystérique » comme l'ont étiquetée les spécialistes, agitée, violente. C'est autour de son cas que Jung et Freud vont nouer une grande complicité, professionnelle et amicale, autour de leurs théories et du cas de Sabina. Une jeune femme qui dévoile au fur et à mesure de ses entretiens des tendances sadomasochistes et une jeunesse gâchée par les humiliations.


Subversif français
C'est quand Freud demande à son confrère de s'occuper d'un collègue, Otto Gross, toxicomane, amoraliste et fier de l'être que Jung va voir son éthique vaciller et son attrait pour Sabina grandir. Jusqu'à se laisser aller à une liaison, forcément dangereuse.
Pour ceux qui connaissent, et apprécient, les oeuvres de David Cronenberg, en particulier depuis la sortie de A history of violence, le voir s'attaquer au début de la psychanalyse, et à l'analyse des psys eux-mêmes n'est pas franchement une surprise. Entre personnages forts, défis verbaux et perversités proclamées par la société corsetée, il ne pouvait qu'y trouver de quoi faire un film... hypnotique.
« Cherchez la femme » dit le dicton, qui trouve ici l'une de ses meilleures applications. Une histoire vraie, étonnante, sur les débuts de la cure parlant de Freud, la « méthode dangereuse » selon les mots 19.jpgd'une universitaire américain de l'époque. La femme ? Keira Knightley, parfaitement hystérique au milieu de Viggo Mortensen et Michael Fassbender, deux monstres d'interprétation, au-delà des mots. Sans oublier une savoureuse apparition de Vincent Cassel en Otto. Des acteurs au cordeau, cadrés à la perfection par Cronenberg qui les pousse, pour une fois, dans une lumière éclatante, comme pour mieux contraster avec les tréfonds de leur âme. Entre le « scandale Freud » et les carcans de la société, le film déroule son fil, et, sans crier gare, nous emporte avec lui dans une aventure humaine entre désirs et contradictions. Hypnotique. Magistral. Sublime.

Fadette Drouard

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