25 avril 2012

Interview intégrale de Patrick Bruel pour Le Prénom

20052387.jpegC'est au lendemain des avant-premières lilloises que Patrick Bruel nous a accordé du temps pour une interview. Le sourire franc, le regard accrocheur, il n'a éludé aucune question, répondant toujours avec bonne humeur.

Entre carrière, envies et bien sûr son nouveau film, une discussion retranscrite ici en intégralité!


 

20052402.jpeg 

Pas trop fatigué?

J’en suis encore au stade, après tout ce que j’ai fait, de ne pas considérer ça comme du travail, c’est un plaisir. C’est un plaisir de défendre un film qu’on aime, d’en parler avec les gens, de rencontrer le public. 

 

Voyez-vous une différence entre les gens qui viennent à vos concerts et ceux que vous rencontrez pour les films?

C’est le même public. C’est celui qui vient en concert, qui a déjà vu la pièce. Je ne vois pas de grande différence. Entre un zénith et une salle de cinéma l’ambiance est différente. Mais j’ai l’impression que ce film en plus rassemble le public. Il va rassembler tout le monde en fait, même les gens qui ne me connaissent pas, ne m’aiment pas. On a un film qui est plus fort que les clichés, les barrières, il va chercher les gens. C’est un sujet universel, et il vient piquer au vif, tant sur la fibre sensible, que sur la fibre comique que sur la fibre violente.

 

Avez-vous été surpris quand on vous a annoncé que la pièce deviendrait un film?

Je le savais déjà. A la seconde où j’ai lu la pièce chez moi, avant même de l’accepter, je le sais. Il y a le sujet, la force de la situation, la puissance des dialogues. On se dit "cette scène, qu’elle se joue sur une scène de théâtre, dans un film, en haut de la tour Eiffel, ou sur une place, ça marche". Si on se met à jouer ça dans un restaurant sans prévenir, on va capter l’attention de tout le monde, les gens vont s’arrêter, rire. Ca ne faisait aucun doute pour moi : à la seconde où j’ai lu, j’ai su que ça serait un énorme succès au théâtre. Par contre je n’étais pas sûr que le film soit à la hauteur de la pièce. Mais ça, on a su qu'il l'était quand il est passé dans les salles, que les gens ont ri, été émus. Mais je savais.

 

Est-ce à dire que vous attendiez plus de la puissance de feu du cinéma?

La pièce a un tel potentiel qu’on aurait pu la jouer comme La cage aux folles, sans désemplir. Le taux de remplissage de la pièce c’était du jamais vu, on pouvait jouer 4 ans. Mais moi je ne peux pas jouer 4 ans. Mais la pièce a touché 200 000 personnes en un an, le film peut toucher 200 000 personnes en trois jours. C’est disproportionné.

 

Est-ce que ce serait aussi gratifiant?20052394.jpeg

Non. Ce n’est pas la même chose. Toucher 200 000 personnes en un an… Ce qui sera gratifiant, c’est pas de les toucher en 3 jours, c’est que le multiplicateur fonctionne proportionnellement au succès. L’équivalent au cinéma du succès au théâtre ce serait un truc qui ne désemplit pas, pendant un an, à toute les séances. Je ne sais pas si ça existe. Il y a toutes les espérances sur ce film. Tous les pronostics sont faits, mais moi je ferme les oreilles, je n’écoute plus. Parce qu’à un certain niveau, on ne peut qu’être déçu. Or il faut laisser faire. Moi ce que j’aime c’est entendre les gens dans les salles rire. Ca c’est dingue, et très agréable.

 

Vous ne pouviez pas la jouer pendant 4 ans... Parce que vous avez peur de la lassitude?

Il n'y a aucune lassitude, c’est une question d’emploi du temps, de mode de vie. Je fais des albums, je fais des tournées, des voyages. Et j’ai besoin de mes week-end. Evidemment, bloqué à paris j’avais du temps pour mes enfants. C’était très agréable parce que je les emmenais à l’école, j’allais les chercher, je les couchais et vers 20h je partais au théâtre. Mais de ne pas pouvoir partir en voyage, ne pas pouvoir s’absenter, c’est compliqué. Et puis il y a les concerts, les films à faire.

 

Eddy MItchell a décidé d'arrêter les concerts pour le cinéma, vous avez toujours concilié les deux, est-ce que vous trouvez quand même le temps de dormir, entre deux?

Je dors très bien. Je ne me couche pas trop tard, et me lève tôt le matin pour emmener mes enfants à l’école. Mais ça se décide de pouvoir tout faire. De bien s’organiser, de ne pas perdre des heures dans les embouteillages, de ne pas perdre des heures à faire des trucs qui ne servent à rien. Ou faire des choses qui ne servent à rien, mais en l’ayant décidé. On prend une journée pour ne rien faire, on se lève et on voit. Ça m’arrive de faire ça. J’emmène mes enfants à l’école à 8h30 et la journée est à moi. Si j’ai vraiment rien, j’irais les rechercher, et passer du temps avec eux, parce que c’est ce qui m’anime, me plait, ce que j’aime faire. Je consacre à peu près 30-40% de mon temps à mes enfants, et le reste doit rentrer dans le temps qui reste. Et si ça ne rentre pas, alors tant pis pour le reste. Mais ça rentre, je me débrouille. Le sommeil n'est mis en péril que si je sors.

 

Vous n'avez jamais eu la tentation de lâcher l'un ou l'autre de vos domaines artistiques?

Non, ça, je ne l’ai jamais eue. C’est impossible d’arrêter d’être sur scène et de chanter. C’est physique, physiologique. Et puis surtout, pourquoi ? Pourquoi se priver de ça? C’est le public un jour qui dira peut-être stop. Et on prendra la décision. Mais en attendant ça a l’air d’être accepté.

Quant au cinéma, l’introspection que ça amène, le travail sur soi, la vie d’équipe, le plateau, le jeu d’acteur, le travail qu’on fait, cette recherche permanente, c’est une passion. J’ai grandi avec le cinéma, dans le cinéma, ça fait partie de ma vie.

J’ai pris des références très très hautes de gens qui m’ont touché et qui m’ont donné envie de faire ce métier. Et puis c’est assez vaste, de l’actor’s studio à Guitry. Et j’apprends tout le temps. J’ai beaucoup appris avec cette pièce, ce film. Je me suis beaucoup référé à Guitry.

Quand on arrive à Edouard VII il est partout, il y a des affiches partout. Et puis on m’a offert un coffret avec tous ses films. J’ai commencé à les regarder et j’ai été stupéfait par la modernité, la finesse, le non-jeu, en 35-36 c’est incroyable. Il joue, mais il ne joue pas. Il est. C’est incroyable, à quel point c’est riche, dense, intense, profond, senti, physique, alors qu’il ne fait rien. Et j’ai compris très vite qu’il a joué 400 fois chaque pièce, donc il n’a plus besoin de faire, tout est en lui. Quand on dit à un acteur ne fait rien. Mais c’est pas le même rien que quelqu’un qui est passé par tous les stades avant de rien faire.

Cette pièce m’a permis d’aller plus loin dans l’expérimentation, de tenter de jouer plus ou moins en force, plus violent, plus tendre, plus naïf, plus con, plus pervers, j’ai tout essayé. Mais quand j’essayais, je l’essayais vraiment. Des fois je me prenais les pieds dans le tapis, mais ce personnage a tout ça, il est extraordinaire. Quand je lis ça, je ne vois pas pourquoi j’arrêterais.

 

Que pensez-vous avoir gardé de cette aventure?

La façon de travailler évolue. Je pense que plus jamais je n’arriverais sur un plateau sans savoir mon texte. Ca m’est jamais arrivé de ne pas le savoir, ça m’est arrivé de penser le savoir. Au théâtre je le savais: il pouvait arriver n’importe quoi, ça ne changeait pas mon texte. Ca au cinéma, c’est pas gagné. Mais cette aventure de toute façon ne va pas s’arrêter. On s’aime beaucoup. On a un truc très fort entre nous. Les deux auteurs sont géniaux. Humainement c’est des mecs chouette. Ils ont plein d’idées, une très grande intelligence. Ils sont rares. Parce qu’ils se complètent merveilleusement, qu’ils ont une humilité suffisante. Ils vont loin.

Je pense que l’aventure continuera d’une manière ou d’une autre.

 

20052400.jpegVos auteurs-réalisateurs disent que dans ce film vous jouez avec votre image, en êtes vous conscient, et est-ce que cette image, cette étiquette vous ennuie?

Rien ne m’ennuie. Je fais partie du paysage, j’ai un parcours, une trajectoire, une évolution ,des hauts des bas. On me parle beaucoup de hauts, mais il il y a aussi des bas. Je ne vais pas m’étaler sur mes états d’âme. 

Quand ils disent que je joue avec mon image, ils veulent sûrement dire que je n’hésite pas à mettre mon image en péril. Je contrôle le plus possible, comme tout le monde, même ceux qui soi-disant ne contrôlent pas. Je peux difficilement changer mon image, avec la chanson. Je fais des concerts, des albums, j’avance. Ok. Mais avec le cinéma, le théâtre, ça me permet de prendre des risques là-dessus. De pouvoir tout faire. J’ai jamais rien refusé pour des questions d’image.

 

Encore faut-il qu’on vous le propose.

Exactement. Mais quand on me propose des choses qui me bousculent, je le fais avec plaisir. On m’en propose, mais je ne refuse pas pour des histoires d’image, mais par souci de qualité. Si demain Jacques Audiard me propose un film, je peux le faire, je peux aller où il veut. Je sais que Kechiche tourne dans votre région, ça me ferait très plaisir. Mais ça peut aussi être quelqu’un qui fait un premier film, même si on a plus vite confiance avec quelqu’un qui a déjà fait des films, on sait où il va. Je ne suis pas obligé de savoir où je vais, moi, quand je fais mon album oui, mais au cinéma non, si j’ai confiance, ça suffit.

 

 

Etes vous parfois surpris de ce que ça donne à l'écran? Sur Le prénom en particulier?

Je ne les avais pas imaginés comme ça, j’ai fait ce qu’ils ont proposé et je trouve ça super. Sur trois scènes, on s'est accroché sur une question de mise en scène. Sur le plateau ils avaient décidé ça et personne ne voulait le faire, c’était trop compliqué, mais ils se sont entêtés. On l’a fait. Et la scène est super réussie, c’est super intelligent. C’est leur premier film, c’est gonflé. Je suis prêt à prendre tous les risques.

 

Même celui de jouer un salaud absolu?

Oui. C’est du cinéma. Tant que c’est du cinéma, ça va. Mais ça va arriver. Il va y avoir des trucs intéressants.

 

Dans le film, votre personnage est blagueur, parfois jusqu'à la blague de trop. ça vous parle?

C’est moi ! C’est tout moi. Les blagues, c'est comme pour les enfants, une façon de pousser les gens dans les retranchements pour tester leurs limites. C’est le jeu de l’enfant, de tester les limites, et quand on teste les limites de l’autorité…

 

Comment on s’arrête ?

A la tête de l’autre. On sait quand on doit s’arrêter parce qu’on sait ce qu’on veut provoquer. Si on veut vraiment blesser quelqu’un c’est facile, mais c’est pas mon genre. Mais si on veut pas blesser, faut s’arrêter. Et si on ne s’arrête pas et qu’on blesse, c’est là qu’on se sent un peu con. Après on s’excuse.

 

 

Le pire prénom pour vous?

Celui du film. C’est le pire. Mais on ne va pas le citer. 

Les commentaires sont fermés.