08 juillet 2008

Rencontre avec Bouli Lanners pour Eldorado

Par Fadette, jeudi 19 juin 2008 à 16:44


C'est le petit bijou de la semaine... Eldorado, road-movie à travers une Belgique rêvée, emmène Eli et Yvan, un cambrioleur et son cambriolé, à la rencontre de personnages tous plus barrés les uns que les autres. Rencontre avec un réalisateur à la coolitude non feinte, sympa, et intéressant... Ca n'arrive pas si souvent!

Cette histoire de cambrioleur c'est vraiment une vraie anecdote? Je suis rentré chez moi, et me suis retrouvé sur ma péniche à Liège entre deux cambrioleurs. On s'est mis à parler tout de suite pour désamorcer tout ça, ne pas se retrouver dans la rubrique faits divers. Et c'est comme ça qu'est né un embryon de relation, j'ai trouvé ça très beau. Et puis je me suis inscrit dans un mensonge par rapport à la police etc. Je les ai revus, et deux mois après ils sont revenus me cambrioler, et puis ça s'est arrêté, mais j'ai trouvé que c'était une belle anecdote pour raconter la rencontre. des fois les rencontres au cinéma ça sonne faux, là j'avais un début de scénario. Je dis pas que je les remercie mais...

La forme du road-movie est arrivée vite? Ca fait longtemps que je les aime. Mon premier court était un road movie, j'aime bien le genre. Même si a priori c'est pas possible en Belgique, puisqu'on part et que deux heures après on n'est plus en Belgique! Ou alors il faut beaucoup de coproductions. Pour Eldorado j'ai repoussé les frontières, je ne dis pas qu'on est en Belgique, et au niveau de l'image c'est pas non plus un film qui se veut être en Belgique. En fait je me fais plaisir. C'est difficile de monter un film, je me dis toujours que c'est peut être le dernier, alors je me fais plaisir.

« le dernier », c'est ce que vous disiez déjà pour ultranova... oui, et le troisième je vais le construire comme si c'était le dernier aussi... Un jour on m'a dit que seulement 30% des réalisateurs faisaient un deuxième film, et que de nouveau 30% en font un troisième. Il y a un numerus clausus, un passage. Et tout le monde me disait que le deuxième c'est le plus dur, qu'il valait mieux essayer de faire le troisième directement... Mais à chaque fois je me dis que c'est peut être la fin, autant travailler comme ça, donner tout ce qu'on a. Je n'ai pas de plan de carrière, mais s'il ne doit rester que ça de mon travail, je veux qu'au moins je n'aie pas de regrets.

Et de fait le second film est plus dur? Ah oui hein, et en plus je suis autodidacte, je n'ai jamais eu de réflexion par rapport à ce métier. Le premier film s'est fait dans une espèce d'innocence. Mais faire un film c'est un décollage du début a la fin, une oeuvre d'art qui devient commerciale, la vente, rentabilité, on perd cette innocence, et on sait que c'est fragile. On peut le faire avec tout son coeur, quelques petits détails suffisent à ce que ça ne marche pas, des coups de chance, la météo qui sublime une image ou non. Pour le deuxième... On se pose plein de questions. C'est la même chose: j'ai sauté une fois en parachute parce que je n'avais pas le choix. Je ne suis jamais remonté, c'est ça qui fait vraiment beaucoup plus peur.

Il y a quelque chose d'américain dans votre film... Vous le dites souvent. Déjà le road movie je l'associe a un truc américain. Et puis il y a ces images, alors que je ne suis jamais allé en Amérique. Je dis toujours que mon film ressemble au Montana, mais j'y suis jamais allé. Les gens du Montana ils vont bien rigoler en voyant mon film! c'est un rêve de petit garçon,j'ai toujours eu envie de croire que les décors qu'on traversait avec mes parents en Belgique étaient le grand canyon, les plaines... J'ai toujours eu envie de voir ça en grand. Pour que le spectateur ait envie, de voir le film je ne voulais pas que ce soit codé « film belge », avec un début/fin d'hiver. Je joue de l'imagerie d'un film américain en ne connaissant pas du tout l'Amérique.

Comment choisissez vous vos décors? Je me promène. C'est un processus long: j'accorde beaucoup d'importance aux décors. J'écris en roulant et en écoutant de la musique. J'ai des décors potentiels en stock. La recherche s'affine une fois que l'écriture avance. Parfois les décors influencent l'écriture. une fois que tout est en place, il suffit de peaufiner, raccorder les derniers choses. Ici c'est un road movie, il fallait avoir une chronologie dans les décors, j'avais fait un plan de route fictif des personnages...

__ Vous mettez en scène peu d'humains dans des décors très vastes.__ En fait il y a des scènes avec des figurants qu'on a tourné, mais elles ont sauté. Dans ce film ça sonnait faux. Je préférais le côté « peinture de Hopper », avec peu de personnages. Ca souligne la solitude des personnages et ça convenait mieux au film. On est dans un autre monde, en Eldorado, pas en Belgique. un monde plus perdu, ce qui rend le fait de rencontrer ces personnages particuliers beaucoup plus crédibles.

__ Vous êtes peintre, ça influe sur votre façon de filmer?__ Je n'ai plus le temps de peindre, mon atelier n'existe plus, les pinceaux sont secs, mais ça me manque. C'est vrai que j'ai plus une culture de plasticien que de cinéaste. Quand je parle avec mon chef op, on parle de peintures, on regarde des dias. Parfois il y a dans le film des paysages que j'aurais pu peindre.

Vous mettre en scène, c'était évident? j'ai besoin de trouver les décors moi même, et de m'y rendre beaucoup. je n'ai pas d'outils si ce n'est un viseur qui permet d'avoir l'image en scope avec des focales courtes. Je vais beaucoup dans les décors, 40/50 fois, me mets dans tous les axes, pour découper de façon assez précise avant le tournage, pendant le tournage, ça ré-explose. Après, tout cela est magnifié par le chef opérateur , qui est aussi un très bon cadreur...

C'est ce qui vous permet de vous mettre en scène? Je ne voulais pas jouer dedans, mais je cherchais un personnage qui me ressemble, parce que le perso d'Yvan est proche de ce que je suis. Et mon producteur m'a dit « fais le! ». Il a sorti plusieurs arguments valable, que c'était un beau rôle, une production intéressant, et puis « n'oublie pas, il y a deux salaires! » . Et puis je me suis dit que j'avais très peur de faire un deuxième film, alors autant que j'aie peur pour tout. J'ai beaucoup répété avec Fabrice, et puis on s'est simplifié la vie. Par exemple j'ai décidé qu'on n'aurait pas de maquillage, pour ne pas perdre une heure le matin. En 2minutes on était tous prêts. La seule chose c'est que Fabrice n'avait pas le droit d'aller au soleil, moi c'était l'inverse pour rester rougeaud. il faisait pitié. On a tourné une scène a liège, dans le quartier chaud, il y avait un périmètre de sécurité avec les flics, qui le viraient régulièrement parce qu'ils croyaient qu'il était un junkie, on devait aller le rechercher.

Faire l'acteur vous stresse toujours autant? Il faut bien vivre, j'ai une famille a nourrir. Mais je suis plus sûr de moi avec l'âge, je connais aussi plus de monde, je travaille avec des amis, des familles créées dans le cinema. Ca me plaît, même si j'ai toujours peur, et je crois que j'en ai marre d'avoir peur. a chaque fois je me dis « j'y arriverais pas », c'est un peu chiant, ça fait chier ma famille, mais je me remets en question tout le temps, ça ça va.

Astérix c'était aussi pour Benoît Poelvoorde, avez vous mieux vécu le tournage que lui? J'ai un peu mieux vécu que lui, je suis resté 3 mois en Espagne, ce qui était pénible c'est que c'était long, et la plupart du temps je foutais rien. A Alicante il n'y a rien à faire, on était en léthargie dans un faux village, avec des fausses vieilles maisons, des voitures électriques, des mariages le week-end, c'était une fausse vie totale. C'est ça qui était super pénible. Alicante c'est l'enfer, la non vie absolue, des ventilateurs, des retraités anglais, allemands, hollandais, mais ils ont tout enlevé, il n'y a plus d'eau, plus d'orangers. 30 000 strings sur les routes, ça sent la crème solaire partout, c'est l'enfer pour moi. L'équipe était explosée. Je me retrouvais souvent tout seul, c'est la mort. Mais c'est bien parce qu'on se rend compte de toutes les réalités du métier, moi je fais le grand écart. Et puis je me suis tellement fait chier que j'ai écrit la moitié du scénario déguisé en roi grec, et ça me donne un cote populaire dont j'ai besoin pour avoir une accroche dans la presse, pour que mes films qui ne sont pas a priori populaires puissent le devenir. En Belgique systématiquement dans les articles c'est « bouli lanners qu'on a vu dans Asterix »...