08 juillet 2008

Rencontre avec George A. Romero

Par Fadette, mercredi 25 juin 2008 à 11:03

Le roi des morts-vivants c'est lui. George A Romero a toujours fait des films d'horreur, pour échapper à la censure et parce que ça lui plait. Rencontre avec un maître du cinéma de genre, toujours aussi inspiré dans son dernier opus: "Diary of the dead"

Dans ce film on a l'impression que vous rapprochez humains et zombies? Ce n’est pas exactement ce que je voulais faire... Apres Land of the dead, je ne savais pas trop où aller, mais le film avait été tellement énorme… Hollywood avait aimé, et on avait perdu les racines de tout cela. Et puis je voulais aussi parler des nouveaux médias, cette pieuvre aux multiples tentacules, avec une petite âme. Land of the dead avait été compliqué à tourner, ce que Diary n’était pas. Alors j’ai décidé de prendre cette idée de Diary et de le tourner dans une école de cinéma, avec un budget de 200 000$. Et puis quand j’ai eu fini le scénario, des producteurs l’ont lu, et ils m’ont demandé à quel point je pouvais le tourner « petit ». J’ai annoncé 2 millions, ce qui fait 4 millions avec les taxes et les syndicats etc. Et ils m’ont dit "ok, on y va pour le cinéma". C’est là que j’ai réalisé que je pouvais faire un film qui me plaisait, avec un contrôle total des choses, puisqu’il n’était pas cher. Je me suis embarqué dans un voyage un peu nostalgique, vers la première nuit où j’ai tourné, puisque j’ai filmé des étudiants en train de filmer quand « the shit hits the fan » (quand ça tourne mal).

Dans le film les personnages se filment... Avez-vous embauché vos acteurs comme caméramen? C’aurait été impossible. Il y a quelques moments seulement où il fallait que les acteurs tiennent la caméra, quand on devait voir leur reflet dans les miroirs par exemple. Mais pour le reste ça aurait été impossible. C’est vrai que les petites caméras permettent de tout filmer, mais ça a été tout de même le film le plus compliqué que j’aie fait. On l’a chorégraphié à l’extrême, notamment pour les plans à 360°, il fallait être préparé et précis. La seule raison pour laquelle on a pu le filmer en 20 jours c’est parce qu’on filmait 8 pages de scénario par jour ! On faisait 6 heures de répétition, et on tournait 10 minutes !

Une phrase choque dans le film: « Si ce n’est pas filmé, ça ne compte pas » On est tous devenus des junkies, des accros. On nous demande de plus en plus, à tous, d’être des journalistes, CNN reprend les tournages amateurs… Il arrive maintenant que les gens filment en espérant que quelque chose bad arrive. Après avoir vu quelques guerres télévisées, et quelques désastres filmés, je me suis dit que en fait nous vivions plus pour ces images, qu’elles valent plus que la vie de beaucoup de gens.

Vous posez une autre question : « mérite t-on d’être sauvés » ? Je dirais que oui, on le mérite. Dans cette voix off j’ai tenté de me mettre moi-même. Ca commence en voulant aider, tout filmer, et puis elle se retrouve, elle aussi, à manipuler un peu la vérité. Elle le dit d’ailleurs au début : "je vais vous manipuler". C’est le cas dans la blogosphère, ou sans le dire, les histoires, les images sont montées et « travaillées » autant que dans les médias classiques.

Ce personnage de Deb, la voix off, est donc proche de vous, de votre façon de voir les images, jusqu'à la manipulation? Je ne sais pas… C’est une vraie question. Pourquoi quelqu’un commente sur son blog su ce n’est pour vendre son point de vue, et participer au chaos, à la cacophonie ambiante ? Il fut un temps où il n’y avait que 3 chaînes, et Walter Konkrite était l’homme de confiance des Etats-Unis. Les gens se reposaient sur lui pour se faire une opinion. Aujourd’hui 1000 voix émettent 1000 opinions, et 1000 visages les incarnent, mais le public attend toujours qu’on lui dise quoi penser. Quand "Tony de Cincinnatti" commente l’immigration et que 1000 personnes se déclarent d’accord avec lui, je trouve ça un peu perturbant.

Pourquoi cet amour des morts vivants? C’est mon truc, et mon filon, voilà ce que c’est. Et c’est pratique : imaginez qu’on rase Washington à la bombe nucléaire demain : je peux y aller direct, y jeter une paire de zombies et faire un film !

A l’époque, vos films de zombies vous permettaient une vraie critique sociale et politique, sans censure. Est-ce moins présent aujourd'hui? Il y a tout de même des militaires qui vont voler ces gens démunis… Mais la vérité c’est que j’évolue aussi. Et il me semble de plus en plus que le problème vient de nous, pas des institutions. Le problème c’est qu’on laisse faire les Etats. Il me semble qu’on ait juste envie de suivre le flot, de rejoindre les tribus, sans même penser à créer notre propre groupe. Même aujourd’hui on mesure les votes des gens selon des groupes : les latinos, les blacks, les femmes… Et je pense que toute cette « blogosphère » ne fait que rendre les choses plus tribales

Après toutes ces expériences de zombies, savez-vous ce qu'il y a au delà de la mort? Des critiques ? Je ne vais pas si loin dans cette question je vous avoue. La mort pour moi peut représenter bien des choses, sans être spécifique, ça peut être un tsunami par exemple. Moi ce qui m’intéresse ce sont les humains, leurs tribus, face à des méchants, et leur façon de réagir, ou de ne pas réagir. C’est plutôt ça mon sujet.

Ce qui est étrange dans vos films c'est que face à des zombies, personne ne panique totalement... Une réaction contre-nature? Pas forcément. Dans Zombies et Dawn of the dead, ça colle… C’était des personnages de Comic Book, qui se sentent à part de ce qui se passe, parce qu’ils sont obligés de s’éloigner de tout ce qu’ils vivent et voient. Dans Dawn of the dead, un des personnages se fait arracher la tête : Scotty fronce les sourcils…

Tourner un film horreur permet encore plus de choses ? Je suis toujours surpris de voir que si peu de gens utilisent le fantastique comme métaphore, alors que c’est beaucoup plus libre. Je ne veux pas être Michael Moore, je n’utilise que des snapshots, mais c’est la façon dont je vois les choses. Et puis c’est plus simple dans le fantastique : vous n’avez pas besoin de finir vos phrases !

N'êtes vous pas un peu prisonnier de votre oeuvre? Bien sûr j’aimerais beaucoup qu’on m’appelle pour d’autres types de projets. Mais je ne suis pas piégé, j’aime travailler à l’intérieur du « genre », qui me permet d’exprimer ce que j’ai envie de dire, c’est plutôt un bon deal.

Ferez-vous une suite au film? Parce que le film a coûté si peu on l’a remboursé avec les préventes européennes. Et puis Les Weinstein l’ont acheté pour les Etats-Unis, et du coup on a fait beaucoup de bénéfices. Je ne sais pas si on fera une suite, mais si quelqu’un frappe à ma porte avec un chèque je ne dirais sûrement pas non.

Les femmes sont de plus en plus fortes dans vos films... Mes premiers personnages féminins faisaient tout ce que je pensais être féminin : elles tombaient, perdaient une chaussure, criaient… Avec le recul je m’excuse toujours pour cela, et mes personnages de femme sont de plus en plus forts !

Les films d’horreur vous font encore peur ? Ca fait longtemps que je n’ai pas eu peur au cinéma. Je suis immunisé, et puis j’intellectualise beaucoup. Depuis Repulsion rien ne m’a vraiment fait de l’effet.

Au générique on trouve de drôles de noms dans les voix off... Une fois le film fini on a commencé à monter la narration de Debra et les voix off des extraits de films et d’actus. On a essayé beaucoup de choses… Et puis pour finir Suzanne a enregistré Deb et moi je faisais toutes les autres voix avec le monteur. On s’est vite rendu compte que seulement trois voix pour un film, ce n’était pas assez. Alors j’ai appelé Stephen King, et je lui ai dit « ça te dit de faire une voix off ? » « Ouais »… On s’est vus dans un avion, et hop. Et puis j’ai fait pareil avec Quentin Tarantino, Guillermo del Toro, Wes Craven, Simon Pegg… Ils sont tous au générique. Tout le monde a dit oui ! C’était génial que tous mes potes me fassent confiance comme ça…